PERCEPTION DU DROIT ET DES JURISTES

GRAND ANGLE 2018

étude Business & Legal Forum - EDHEC

Le droit et les juristes vus par les dirigeants

Volet 2018 - Les grands entretiens

 

 

La perception est une opération psychologique complexe par laquelle l'esprit, en organisant les données sensorielles, se forme une représentation des objets extérieurs et prend connaissance du réel.

 

1
Une perception globalement positive du droit,
malgré sa complexité.


 

L’étude de 2016 avait mis en évidence une perception bien plus positive du Droit qu’elle ne l’était quelques années auparavant. Défini par les dirigeants et les managers comme étant une source d’organisation et de pérennité pour les projets, les qualificatifs positifs utilisés pour le caractériser étaient deux fois plus nombreux que les qualificatifs négatifs. Au fil des entretiens menés avec les dirigeants, il est apparu que le Droit est perçu soit comme un cadre, soit comme un instrument.

 

Dans la première hypothèse, la notion de cadre renvoie à l’environnement de l’entreprise, à des facteurs externes venant l’influencer. Ainsi, les témoignages véhiculent parfois quelques tensions dans la relation avec le Droit, qui peut être synonyme de contrainte et de complexité. Mais ils montrent également que la relation évolue avec le temps et la montée en puissance des responsabilités exercées. Plus le décideur est confronté à un environnement international et évolutif, plus il intègre le fait que la notion de droit est inhérente à la culture.

 

 

Quant à la seconde hypothèse, lorsque le Droit est perçu comme un instrument, on comprend que certains juristes peuvent alors en déduire un manque de considération pour la dimension transcendante du droit, sa spécificité : « On ne fait pas du droit, on l’utilise à des fins de business » (François Venet). Pour autant, il convient aussi de constater que les autres spécialités sont toutes considérées de la même manière.

 

 

photo Francois VENET AIRLIQUIDE 2018

  [] On ne fait pas du droit, on l’utilise à des fins de business.

François Venet, directeur de la stratégie, AIR LIQUIDE

 


FACTEUR CULTUREL : DES PAYS DAVANTAGE « LEGAL FRIENDLY » ?

 

Le rapport au droit n’est pas forcément meilleur dans une culture que dans une autre. L’exemple croisé France / Etats-Unis le montre. Aux Etats-Unis, le droit est partout et la pression judiciaire très forte. La place du juriste éminente. Mais le juriste peut y être néanmoins perçu comme castrateur par les dirigeants rencontrés, ayant exercé dans ce pays. En France, le droit est jugé omniprésent, avec une pression judiciaire bien moindre ; le juriste est moins présent et les mêmes dirigeants attendent de lui qu’il apporte une contribution positive à l’entreprise, qu’il aille vers les non-juristes. C’est sur un autre aspect que la différence est la plus explicite.

 

Le droit étant partout et ne bénéficiant pas, en France, d’un prestige particulier ou n’étant pas le symbole d’un élitisme (deux éléments fréquemment pointés par nos interlocuteurs, en comparaison avec l’Amérique du Nord), chacun se sent en position d’apprécier la considération qu’il est raisonnable d’accorder à l’aspect juridique des projets. Tout le monde ne se prétend pas juriste ; mais un grand nombre se sent légitime à apprécier, seul, le seuil au-delà duquel la prise en compte du Droit est disproportionnée au regard de l’objectif poursuivi. D’où l’intérêt pour les juristes de travailler à la fois la reconnaissance de leur spécificité que leur capacité à en tirer partie pour créer de la valeur au bénéfice de l’entreprise.

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JURISTE : GARDIEN DU TEMPLE OU DEVELOPPEUR,

EST-CE INCOMPATIBLE ?

 

tableau-peinture-justice

Ce qui pose la question de l’existence ou pas d’un caractère singulier de la fonction juridique. Et si le juriste exerce une fonction singulière, cela devrait conduire à analyser les effets de cette singularité sur la perception du droit et des juristes. Entre gardien du temple et développeur, il ne s’agit pas de choisir un camp, mais plutôt de comprendre pourquoi il est difficile de promouvoir les deux en même temps. Et déterminer comment promouvoir le juriste développeur, sans nécessairement faire référence à la fonction de gardien du temple au même moment. Etre attentif au contexte de son interlocuteur pour y adapter le message à faire passer.

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2
Une perception positive des juristes, des interlocuteurs de confiance
et indispensables pour certaines opérations.


 

Les juristes sont avant tout perçus comme des experts, qui existent par leurs compétences juridiques. Pour 93% des répondants à notre enquête, la direction juridique inspirait confiance et, parmi les adjectifs positifs utilisés, « compétence » et « professionnalisme » s’imposaient. Pour les dirigeants interrogés, le juriste inspire confiance (71,43%) de manière spontanée. Les 28,57% restant recherchent cette confiance mais ne la déclarent pas de manière spontanée.

 

Cette confiance serait certainement encore renforcée si les juristes d’entreprise se voyaient reconnaître en France le « legal privilege ». En effet, même s’il a fallu expliquer dans le détail aux dirigeants que nous avons rencontrés en quoi consiste ce « legal privilege », ils se sont prononcés à 90% en faveur de cette reconnaissance. C’est un élément clef : la confiance et tout ce qui permet de la garantir et de l’organiser. Il s’agit sans doute de l’un des moyens d’être pleinement à la fois gardien du temps et développeur à la fois ?

 

 

[]  Beaucoup de négociations sont de l'ordre du théâtre. Les juristes en font partie, la confiance en son juriste interne est essentielle.C'est l’art et la manière de la négociation... 

 

Mais la présence de juristes, même s’ils sont dignes de confiance, peut générer de la défiance chez l’interlocuteur dans des contextes de négociation : pour 36% seulement des dirigeants interrogés, cela susciterait de la confiance. L’explication est apportée par François Venet : « C’est du théâtre tout cela. Ca s’utilise. Tout dépend du jeu que l’on souhaite. Cela fait partie de l’art et la manière de la négociation ». Et à bien écouter les témoignages recueillis, les juristes ne seraient pas assez « joueurs », pas assez présents sur les aspects politiques et commerciaux, autant de domaines réclamant le développement de compétences (« soft skills ») jusqu’ici pas assez développées par les juristes.

 

Homme ou femme de confiance, le juriste est absolument jugé indispensable par les dirigeants interviewés à l’occasion des opérations de fusion-acquisition et des contentieux. La perception est plus mitigée pour d’autres sujets que nous avons soumis à ces dirigeants.

 

 

 

En 2016…

(extrait l'étude 2016 voir l'étude 2016 complète)

 

Graphique 2016 les cas de recours à un juriste ou avocat

cliquez sur l'image pour agrandir

 

 

En 2018...

 

QUELLE EST SELON VOUS LA PLACE DU JURISTE DANS LES ITEMS CI-DESSOUS :

 

La place du juriste dans la

place-1

 

La place du juriste dans la

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La place du juriste dans une

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La place du juriste dans le

place-4

 

 

La place du juriste dans un

place-5

 

La place du juriste dans la

place-6

 

La place du juriste dans la

place-7

 

[]  Une expérience professionnelle

aux Etats-Unis est un autre facteur

qui influence la perception

du droit et des juristes...

 

 

 

Comme pour le Droit, presque tous ces dirigeants reconnaissent que leur perception des juristes a changé entre le début de leur carrière et aujourd’hui, du fait de la rencontre directe, de l’interaction avec des juristes. Un seul répond spontanément que ce n’est pas le cas. D’autres préfèrent expliquer ce changement par une évolution du Droit au cours des trente dernières années. Comme Franck Moison le souligne, cette évolution est liée à l’acquisition de responsabilités obligeant son récipiendaire à passer d’une simple logique d’obtention d’un quitus de la part du juriste, à celle de la prise en compte du Droit dans la conception et la mise en œuvre d’opérations complexes requérant une collaboration avec le juriste.

 

 

Quelles expériences changent le rapport des dirigeants au droit ?

 

 

photo -Franck MOISON, COLGATE PALMOLIVE 2018

 

[]l’acquisition de responsabilités oblige (...) à passer d’une simple logique d’obtention d’un quitus (...) à celle de la prise en compte du droit dans la conception et la mise en œuvre d’opérations complexes requérant une collaboration avec le juriste.

Franck Moison vice-chair, COLGATE-PALMOLIVE,

 

Le passage par les Etats-Unis est un autre facteur qui marque leur perception.

Egalement, le fait de devoir affronter certaines crises majeures dans lesquelles le Droit est un outil de survie pour l’entreprise (J.-P. Clamadieu) ou, au contraire, certains domaines dans lesquels une capacité hors norme à tordre le Droit confère un atout concurrentiel significatif (l’un des dirigeants citant sa découverte de la maîtrise du sujet au sein d’un important groupe français en début de carrière). Cela confirme deux éléments qui jouent un rôle de premier plan dans cette perception du droit et des juristes : les circonstances et les individus qui exercent les fonctions juridiques.

 

 

photo Jean-Pierre CLAMADIEU, SOLVAY 2018

 

[] ...le fait de devoir affronter certaines crises majeures dans lesquelles le droit est un outil de survie pour l’entreprise change votre appréciation...

Jean-Pierre Clamadieu, président, SOLVAY

 

 

 

3

 

La perception du rôle des avocats en tant qu’acteurs
complémentaires au service de l’entreprise.


 

Il n’est pas fait de différence notable entre avocats et juristes internes. Même si les dirigeants interviewés font plus confiance au seul juriste interne (42,85%) qu’à l’avocat avant tout (7,14%), ils font majoritairement autant confiance à l’un qu’à l’autre (50%). Cependant le degré de confiance dans les cabinets d’avocats peut varier selon leur nationalité (71,43%), avec une préférence pour les cabinets français. Une exception : l’un d’eux met en avant que lorsque l'on signe des accords de confidentialité importants, le droit américain est favorable, car les conséquences pour la partie contrevenante sont bien plus redoutables.

 

 

Données 2016…

 

Perception du droit

 

 

 

Données 2018...

 

Confiance defiance

Interne ou avocat

 

Tout cela souligne l’homogénéité de la perception des juristes dans leur ensemble, par delà leurs professions. C’est une observation importante au regard des débats sur l’émergence d’une profession unique.

 

Ce qui est recherché et, apparemment obtenu, c’est que les avocats fassent pleinement partie de l’équipe à laquelle ils sont intégrés. Moins que la connaissance parfaite de l’entreprise, c’est leur hyperspécialisation qui est attendue. Les dirigeants rencontrés attendent de l’avocat une vision holistique (Philippe Vallée), cette capacité à connaître de manière absolument parfaite un domaine. On attend également de lui une fidélité, une capacité à apporter l’information aux équipes juridiques sur les derniers états de l’art.

 

[]  Le réseau relationnel est fondamental (…). Sans doute que cette sensibilité au réseau n’est pas assez prise en compte par les juristes internes dans leur choix.

 

L’attachement se fait sur des personnes et non des cabinets. L’implication des dirigeants dans le choix des avocats est faible mais quand elle existe, elle est franche : « A mon arrivée, j’ai fait en sorte qu’un cabinet qui était trop présent le soit beaucoup moins » (J. Aschenbroich) ; « Pour les avocats, je suis sensible à la mobilisation des ressources et, hors cela, à l’hyperspécialisation sur un domaine. Le réseau relationnel est fondamental (…). Sans doute que cette sensibilité au réseau n’est pas assez prise en compte par les juristes internes dans leur choix » résume finalement Jean-Pierre Clamadieu.

 

Pour certains de nos interlocuteurs, à l’image d’Emmanuel Laggarigue, il faudrait que les avocats passent plus de temps en amont des dossiers : « Je trouve que les avocats devraient davantage investir du temps en amont des dossiers, des deals. Passer du temps aussi pour cerner les opportunités, croiser les avis ». Ce qui pose la question de la facturation et du business model des cabinets, du moins pousse à le comparer avec ceux des cabinets de conseil en stratégie.

 

Tout cela est à mettre en perspective avec l’évolution des professions face aux enjeux de l’intelligence artificielle et au développement des technologies dans le domaine juridique. Sans doute, s’agit-il d’une perche pour que les avocats soient davantage capables d’aller au devant des entreprises pour proposer des solutions innovantes, adopter d’authentiques démarches de recherche et développement. Notons à ce propos que pour certains dirigeants, tel Jean-Pierre Clamadieu, les entreprises se doivent d’occuper également le terrain et ne pas laisser les cabinets seuls à la manœuvre. Nous y reviendrons plus loin.

 

 

 

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Dernière modification : 31/10/2018