LA VALEUR AJOUTÉE DES JURISTES.

GRAND ANGLE 2018

étude Business & Legal Forum - EDHEC

Le droit et les juristes vus par les dirigeants

Volet 2018 - Les grands entretiens

 

 

Le juriste est avant tout perçu – et utilisé – comme un expert du droit, un « sachant », susceptible d’intervenir sur toute question intéressant l’entreprise, ses activités et ses projets, dès lors qu’elle intègre une dimension juridique.

 

 

Ceci étant dit, le volet 2016 de l’étude avait montré que leur valeur ajoutée était particulièrement attendue dans certains domaines : le contrat, les opérations de fusion-acquisition et la maîtrise des risques. Les dirigeants que nous avons rencontrés le rappellent avec force et conviction. Ils ajoutent aussi l’importance pour le juriste d’être créatif tout en garantissant la sécurité de l’entreprise.

 

"Créativité" est sans doute le mot le plus important tant il a été cité au fil des rencontres. Il renvoie à la volonté de voir le juriste comme une contribution à assurer à l’entreprise sa capacité de mouvement et sa sécurité. En soi, définir cette attente de créativité et voir comment mieux y répondre serait le projet-pivot pour les juristes.

 

 

 

 

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L’importance de la maîtrise des risques.


 

L’attachement au juriste est marqué dès lors qu’il s’agit de protéger l’entreprise et de se faire protéger soi-même. La confiance est citée, palpable. Les comparaisons avec le médecin sont nombreuses (Augustin de Romanet, par exemple). L’éthique du juriste (d’entreprise et l’avocat) est clairement perçue.

 

A partir de  l’éthique et de l’expertise du juriste, les dirigeants attendent que le risque puisse être qualifié et évalué avec précision, afin d’éclairer le dirigeant pour lui permettre d’anticiper les conséquences éventuelles de ses prises de position. Comme le souligne l'un des dirigeants rencontrés, « il est dur pour un non-juriste de comprendre les limites juridiques et les points d’inflexion. Car il n’y a pas de linéarité dans la prise de risque d’un point de vue juridique. Il faut une bonne interaction avec les juristes pour optimiser la balance risques/résultats ».

 

Cette interaction doit amener le juriste à s’engager, à se « mouiller », à prendre position. Même les interlocuteurs les plus conservateurs en ce qui concerne le développement du rôle des juristes le savent : proximité et interaction sont les deux clefs de l’efficacité juridique : sans doute s’agit-il de l’un des points sur lesquels il faut insister pour développer le recours au droit comme outil du développement de l’entreprise.

 

 

 

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La créativité du juriste questionnée.


 

Pour reprendre la formule de l'un de nos interlocuteurs, « la formation des juristes les inscrit dans la contrainte. Ils ne sont pas imaginatifs ». Or cette créativité – ou la capacité à innover – est clairement appelée de leurs vœux par les dirigeants que nous avons interrogés. En particulier, pour Antoine Frérot : « Quand il y a beaucoup de contraintes dues aux process au sein des entreprises, la créativité consiste à les interroger dans chaque cas précis pour y déceler une éventuelle souplesse. Par rapport à la pente naturelle de la culture de l’entreprise (ou très processée, ou moins processée), les responsables doivent avoir le réflexe de ré-interroger ces lignes de pente naturelles pour en assurer un éventuel contrepoids. ».

 

Photo Antoine FREROT

 

  Quand il y a beaucoup de contraintes dues aux process au sein des entreprises, la créativité consiste à les interroger dans chaque cas précis... 

Antoine Frérot, président, Véolia

 

Cette créativité doit permettre au juriste de ne pas se comporter en bureaucrate mais en bâtisseur de solutions, pour assurer des conquêtes grâce au droit (comme l’évoque Frédéric Sanchez). Il faut que « l’entreprise exploite la capacité de lecture phénoménale, sans égale ou presque dans l’entreprise, des juristes » (Philippe Vallee). Assurer des conquêtes : c’est l’une des images les plus fortes qui se dégage, une vision dynamique.

 

Photo Philippe VALLE, GEMALTO, 2018

 

  Il faut que l’entreprise exploite la capacité de lecture phénoménale, sans égale ou presque dans l’entreprise, des juristes.

Philippe Vallée,président, GEMALTO

 

 


DIRIGEANTS INNOVANTS FACE AU DROIT

 

Parmi les dirigeants rencontrés, ceux étant les plus innovants dans leurs relations avec le Droit et les juristes, semblent se caractériser par une attente spécifique adressée aux juristes : une capacité à innover, à contribuer à rendre possible ce qui ne le semble pas, à justement prévoir. A faire preuve de talents qui dépasse leur nature de juriste. En fait, c’est par les qualités personnelles et le talent que le rapport au Droit semble le plus affecté.

 

Les dirigeants ayant ce profil font des juristes un outil de gestion des risques et de conquête : par la négociation, par l’influence. Certains jugent même la crédibilité d’un juriste à sa capacité à ne pas hésiter à questionner les raisons stratégiques d’une opération, l’opportunité de sa réalisation (E. Laggarigue). Ainsi, la marge de progrès dans l’usage et la perception du droit et des juristes dépend aussi des dirigeants et de leur capacité à le permettre, le favoriser  autrement dit de leur capacité personnelle à projeter le droit sur l’entreprise et à cultiver des ambitions pour cette ressource.

 

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[]  une attente spécifique adressée aux juristes : une capacité à innover, à contribuer à rendre possible ce qui ne le semble pas...

 

 

En matière de contrat, cette créativité doit aussi amener le juriste à aider l'entreprise à intégrer les contraintes de l'autre partie, pour bâtir de la confiance, indispensable à l'obtention d'accords équilibrés (Frédéric Sanchez). Le juriste devient alors un « développeur  de contrats solides, un développeur de la rapidité d’exécution de son travail, un développeur qui arrive à trouver le parfait équilibre entre objectifs d’affaires et risques juridiques, enfin un développeur des équipes, internes et des conseils » (Frank Moison).

 

Le Terrain contractuel est à la fois le terrain naturel du juriste, sur lequel est fondée une part importante de sa crédibilité. Mais c’est également le terrain naturel de la rencontre et de l’articulation avec les non-juristes. Est-ce assez perçu par les juristes ? Vaut-il mieux travailler à faire de ce terrain un tremplin vers d’autres (l’élaboration de la stratégie par exemple) ou faut-il en parallèle tenter de conquérir tous les sujets et domaines pressentis ?

 

Enfin, cette créativité doit aussi s’exprimer dans la manière dont les juristes communiquent avec leurs interlocuteurs internes et aussi les conseils externes avec lesquels ils travaillent. Notre étude avait montré l’importance pour les managers et les opérationnels de la qualité des échanges avec les juristes, qui doivent être disponibles et faire preuve de pédagogie. En d’autres termes, une direction juridique doit être capable d’assurer son propre marketing au sein de l’entreprise, comme le souligne Jean-Pierre Clamadieu lorsqu’il relate la campagne de communication interne sur le thème  « Yes, We can » lancée par sa direction juridique, et qu’il avait trouvé excellente.

 

Photo Jean-Pierre CLAMADIEU, SOLVAY, 2018

 

[]  une direction juridique doit être capable d’assurer son propre marketing au sein de l’entreprise.

Jean-Pierre Clamadieu, président, SOLVAY

 

 

Il est majoritairement observé que les dirigeants attendent que les juristes aillent au-devant des non-juristes, qu’ils soient capables d’aller sur le terrain, d’être très pédagogues : autrement dit, que l’effort d’articulation entre le Droit et le reste leur incombe. Il s’agit d’une prise de risque car il s’agit de recourir à des compétences non juridiques et qui ne sont pas nativement présentes dans les formations initiales, et sans doute pas assez présentes dans les formations continues. Le fait que l’effort incombe aux juristes soulève la question de leurs réticences face au développement de ces savoir-faire.

 

Cependant, cette créativité ne peut-elle pas, dans certains cas, être bridée ? Les dirigeants les plus « conservateurs » dans leur rapport au Droit, n’attendent du juriste qu’une prise de parole au nom du Droit et sur le terrain juridique, tout en prenant naturellement en compte le projet d’entreprise à servir. Le juriste et son exercice sont perçus comme étant naturellement limités. « Que chacun intègre les attentes de l’autre et tout est biaisé, c’est le plus  grand danger pour l’entreprise » souligne l’un d’entre eux. On gardera néanmoins à l’esprit que cette phrase vise in fine toutes les fonctions et nullement les juristes en particulier.

 

 

 

3

 

Une valeur ajoutée peu aisée à évaluer


 

La question de la mesure de la performance de la direction juridique – ou de la valeur qu’elle crée pour l’entreprise – anime depuis plusieurs années les débats au sein de la communauté des directeurs juridiques. Le fait qu’il puisse exister un lien positif entre performance et légalité avait été approuvé par 89% des dirigeants et des managers opérationnels qui avaient répondu à notre enquête de 2016.

 

Les dirigeants que nous avons rencontrés le confirment, tout en ajoutant pour certains que ce n’est pas suffisant : « une fois dans la légalité, il faut être performant ! » (Patrick Sayer). En somme, la performance du juriste ne se limite pas à assurer la légalité. Dès lors, de quoi parle-t-on ? Des résultats de l’entreprise, de la manière d’y contribuer. Cela ouvre de grandes perspectives.

 

[]  Une fois dans la légalité, il faut être performant !  

Patrick Sayer

 

Dans notre étude de 2016 nous avions relevé que « presque 80% des répondants considèrent que la direction juridique devrait avoir des indicateurs-clefs de performance. Mais ils sont 74% à estimer que la proposition de valeur de la direction juridique est claire. Si la performance n’est pas mesurée, comment est-il possible de déterminer la valeur créée ? Dès lors, soit ces concepts et leur mise en oeuvre restent flous, soit la proposition de valeur est claire mais sa mesure ne l’est pas… ». A l’écoute des dirigeants que nous avons interrogés, notre constat paraît encore valide.

 

En effet, il apparaît que la mise en exergue de la contribution du juriste à la création de valeur est plus difficile que pour les autres fonctions, compte tenu du fait que la valeur du juriste découle surtout, pour les dirigeants rencontrés, de sa capacité à empêcher et prévenir la destruction de valeur. Une vision en creux, en négatif, par défaut. « Mais cela renvoie à une conception ancienne » confie l’un d’eux, tout en estimant qu’apprécier la valeur du juriste à l’aune de la croissance des objectifs financiers, pour aligner le juriste sur ses pairs, pourrait contribuer à dénaturer la fonction juridique (E. Laggarigue). Cet attachement à l’indépendance du juriste est également pointé par P. Crouzet. Cela souligne la spécificité du juriste, qui est en soi un limiteur interne à l’entreprise de la capacité d’action de cette dernière. Mais aussi car il est dit que la valeur du juriste dépasse l’évitement du risque.

 

Pour certains dirigeants interrogés, il semblerait que la performance  - et sa mesure – de la direction juridique ne soit pas un sujet. Pour d’autres, les procès gagnés ou perdus doivent faire partie des « metrics », alors que l’un de ces dirigeants prend le contre-pied en affirmant que cela ne doit surtout pas être un instrument de mesure, contrairement à la « capacité contributive à l’entreprise ». Pour d’autres encore, la maîtrise des coûts doit constituer un critère de performance, de même que la satisfaction-client, provenant de l’évaluation par les pairs. Il pourrait enfin s’agir de critères financiers, mais avec le risque de « dénaturer la fonction  juridique ».

 

Nous pouvons en déduire qu’il appartient aux directeurs juridiques de définir puis de proposer leurs indicateurs de performance, sous peine d’être encore pour longtemps frappés par la malédiction de la « direction utile » mais dont on ne sait pas mesurer exactement, de manière objective et partageable l’utilité ou, autrement dit, et pour reprendre une expression précédente, « la capacité contributive » (Loic Armand).

 

Les dirigeants n’ayant pas d’idées claire à ce propos, et comme il est peu probable que d’autres personnes dans l’entreprise se penchent sur la question, c’est une opportunité pour le juriste de faire des propositions qui apparaîtront de facto comme une solution à une question restée ici sans réponse, permettant d’identifier, in fine, une nouvelle source de valeur pour l’entreprise.

 

 

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Dernière modification : 31/10/2018